Benzodiazépines : pourquoi elles peuvent freiner le travail sur le trauma

Benzodiazépines et trauma : un point de vigilance pour les prescripteurs

Dans un contexte où les médecins généralistes sont en première ligne face à la souffrance psychique, souvent avec peu de temps et peu de ressources spécialisées, certaines prescriptions s’imposent comme des réponses immédiates.
Pourtant, dans le champ du trauma, certaines d’entre elles peuvent, malgré de bonnes intentions, freiner le travail d’intégration psychique.
Les benzodiazépines en font partie.

Dans le cadre des troubles de stress post-traumatique, les recommandations actuelles ne préconisent pas l’utilisation des benzodiazépines comme traitement de fond.

Ce point est aujourd’hui relativement consensuel dans la littérature internationale, notamment dans les recommandations de la Haute Autorité de Santé (HAS) et du National Institute for Health and Care Excellence (NICE). Pourtant, dans la pratique clinique, ces prescriptions restent fréquentes, en particulier dans les suites immédiates d’un événement traumatique.

Cet article n’a pas vocation à remettre en question les indications ponctuelles des benzodiazépines, qui peuvent avoir leur place dans certaines situations aiguës. Il vise plutôt à attirer l’attention sur leurs effets potentiels dans les situations où un travail d’intégration psychique du trauma est nécessaire — c’est-à-dire, en réalité, dans une grande partie des accompagnements psychothérapeutiques.


Trauma et psychothérapie : un enjeu d’intégration

Le trauma ne se limite pas aux tableaux complets de trouble de stress post-traumatique tels que définis par le DSM-5.

Dans la pratique clinique, de nombreuses situations impliquent des expériences vécues comme débordantes, non intégrées, qui continuent d’impacter le fonctionnement émotionnel, cognitif et corporel des patients.

Le travail psychothérapeutique vise alors, d’une manière ou d’une autre, à permettre :

  • la réactivation sécurisée de ces expériences
  • leur mise en lien
  • et leur intégration dans un système de mémoire plus adaptatif

Ce processus est au cœur de nombreuses approches, dont les thérapies basées sur le retraitement de l’information (comme l’EMDR), mais aussi, plus largement, de nombreuses formes de psychothérapie.


Pourquoi les benzodiazépines posent question dans ce contexte ?

1. Une action sur la mémoire qui peut interférer avec l’intégration

Les benzodiazépines agissent notamment via le système GABAergique, avec un effet anxiolytique et sédatif bien connu.

Cependant, elles ont également un impact sur :

  • l’encodage des souvenirs
  • leur consolidation
  • et leur reconsolidation

Or, le travail thérapeutique du trauma repose précisément sur ces mécanismes de retraitement.

En diminuant l’activation émotionnelle et en modifiant les processus mnésiques, les benzodiazépines peuvent interférer avec la capacité du patient à retraiter l’expérience de manière adaptative.


2. Une diminution de l’activation… mais aussi du traitement

Si la réduction de l’anxiété est souvent recherchée à court terme, elle s’accompagne aussi d’une diminution de l’engagement global du système cognitif et émotionnel.

Autrement dit :

  • moins d’activation émotionnelle
  • mais aussi moins de traitement actif de l’information

Dans le cadre d’un trauma, cela peut contribuer à maintenir l’expérience sous une forme non intégrée, plutôt qu’à favoriser son élaboration.


3. Un risque de renforcement de l’évitement

Les benzodiazépines peuvent également favoriser des stratégies d’évitement émotionnel.

Or, l’évitement est un mécanisme central dans le maintien des troubles post-traumatiques.

En soulageant rapidement l’inconfort, sans permettre son élaboration, on peut — malgré l’intention initiale — contribuer à maintenir la difficulté dans le temps.


Une vigilance particulière en phase aiguë

Ces éléments sont d’autant plus importants dans les suites immédiates d’un événement traumatique.

C’est précisément à ce moment que les processus de consolidation et d’intégration de la mémoire sont les plus actifs.

Une intervention pharmacologique qui viendrait perturber ces processus peut alors avoir un impact sur l’évolution ultérieure.

C’est d’ailleurs pour cette raison que les recommandations du NICE déconseillent explicitement leur utilisation dans le traitement des Etats de Stress Aigu, ESPT et TSPT, et que la HAS souligne l’absence d’indication des benzodiazépines dans cette problématique.


En pratique

Les médecins généralistes sont aujourd’hui en première ligne face à la souffrance psychique, souvent avec peu de temps et peu de ressources spécialisées. Dans ce contexte, les benzodiazépines peuvent apparaître comme une réponse rapide et accessible.

Cependant, dans les situations où un travail autour du trauma est engagé — ou susceptible de l’être — leur utilisation mérite d’être questionnée.

En effet :

  • elles ne constituent pas un traitement du trauma
  • elles peuvent interférer avec les processus de retraitement de l’information
  • et elles peuvent limiter l’efficacité du travail psychothérapeutique

Cela est particulièrement important dans les suites d’un événement traumatique, où les mécanismes d’intégration sont en cours.

L’enjeu n’est donc pas d’exclure systématiquement leur utilisation, mais de pouvoir les situer au regard des objectifs thérapeutiques, notamment lorsqu’un accompagnement psychologique est engagé.


En conclusion

Dans les situations où un travail d’intégration du trauma est nécessaire — ce qui dépasse largement le seul cadre du stress post-traumatique — la question de l’impact des benzodiazépines mérite d’être posée.

Une meilleure articulation entre prise en charge médicale et psychothérapeutique permet souvent d’optimiser l’évolution du patient, en soutenant à la fois la régulation émotionnelle et les capacités d’intégration.